Commentaire du palmarès du festival de Cannes
Andrea Arnold, à la conférence de presse post-palmarès.
"Vivement que ça se termine, mais pourvu que ça dure." En une phrase, Isabelle Huppert, la présidente du jury de cette 62e édition du Festival de Cannes aura tout résumé : en presque deux semaines, ce rendez-vous du 7e Art, l'un des plus importants, des plus prestigieux, des plus glamour de la planète cinéma, entraîne le festivalier dans un vortex aux multiples paradoxes. Enfermé dans une bulle spatio-temporelle, où les jours se suivent et se ressemblent, avec leurs petits rituels (pour nous, projection à partir de 8h30, conférences de presse, recherche attentive du cliché du jour, rédaction des papiers, projections, et, si l'occasion et l'envie s'en mêlent, soirée) et où une petite station balnéaire se transforme en centre du monde, autour duquel plus rien n'a d'importance, on en veut toujours plus, mais la fatigue et la boulimie visuelle aidant, on se demande toujours quand tout cela prendra fin. Et quand le rideau tombe, que la ville reprend ses droits, que la faune change de visage, que les barbares plient bagage, et qu'on se retrouve seul à errer encore un jour sur la Croisette sans tapis rouge, on se prend à constater qu’on n’est plus qu’un fantôme venant à la rencontre des images, une fois passé le pont. Les souvenirs se bousculent et s'entrechoquent, et on pense déjà à la prochaine saison.
James Gray, particulièrement taiseux et langue-de-bois lors de la conférence de presse qu'a accordée le jury. Un silence qui peut en dire long sur les dissensions entre jurés dont les couloirs parlent.
Jacques Audiard, l'un des grands favoris. A une question d'un journaliste lui demandant s'il n'était pas déçu de ne pas repartir avec la Palme, il répond : "pourquoi, ce n'est pas bien, le prix que j'ai reçu ?"
Park Chan-wook, l'une des surprises du palmarès.
Mais revenons au palmarès, dans lequel figurent de nombreux coups de cœur de la rédaction. De quoi se réjouir de ce millésime 2009, comparé à une palme prévisible et consensuelle décernée l’année précédente à Entre les murs. N'en déplaise aux mauvaises langues qui ne se priveront pas de crier au favoritisme, on salue le bon goût et le courage d'Isabelle Huppert. Son palmarès semble à l'image de sa personnalité : sans concession, exigeant, sans compromis et non dénué de nuances qu’on s’amusera à décrypter à l’envi. Ce palmarès suscitera peut-être l’envie chez de nombreux festivaliers (dont des journalistes clairement désarmés, de leur propre aveu, face à la puissance d’un cinéma qui échappe à leurs perceptions, si ils ne les abordent pas avec un minimum de culture, d’ouverture d’esprit et d’intelligence) passés complètement à côté des films les plus exigeants et les plus novateurs de la compétition de retourner les voir en salle, à tête reposée, avec un cerveau neuf. Car là réside la magie de Cannes, et Isabelle Huppert a pleinement joué la carte de la cohérence avec cette magie : ne pas céder à la facilité, ni aux influences, ni à la vox populi. Mais honorer par le jeu des récompenses des cinéastes qui respectent et aiment le cinéma avec un grand C, qui ne s’enferment pas dans leur propre système (Loach, Almodovar, Tarantino), qui ne caressent pas le spectateur dans le sens du poil (Giannoli, Loach, encore) et qui continuent à explorer et à expérimenter un art inépuisable. Ici, nous n’avons que faire du lien affectif et artistique que d’aucuns ne peuvent s’empêcher de faire entre la présidente et le grand vainqueur. Si Huppert avait remporté le prix d’interprétation pour La Pianiste, de Michael Haneke, ce dernier n’en mérite pas moins sa Palme d’Or, pour son meilleur film à ce jour. On reconnaît les grands réalisateurs à leur capacité à se renouveler sans s’éloigner de leur credo, de leur foi en leur art. Haneke compte parmi ces auteurs, et chacun de ses films s’accompagne d’une attente fébrile, d’une curiosité empreinte de frilosité suspicieuse. On sait le cinéaste Autrichien soucieux de chahuter le spectateur, souvent en usant de la provocation pour mieux le renvoyer face à ses responsabilités. Avec Le Ruban blanc, il prend à revers les attentes, et livre une œuvre somme et originelle à la fois, austère mais puissante. Ici, pas de sexe trash, pas de massacre de famille, pas de suicide surprise à coups de jugulaire tranchée. Si violence il y a, elle ne se manifeste jamais explicitement à l’écran. Au contraire, elle rôde, s’immisce, plane : hors-champ, dans les ellipses, mais surtout, dans les dialogues et dans les rapports de hiérarchie qu’entretiennent les personnages, au sein d’un couple, d’une famille, d’une communauté, d’un village. Sous les paisibles apparences, le film dévoile des histoires de jalousie, d’inceste, d’humiliation, de frustration, de colère et de honte qui instillent une tension constante durant près de 2h30 et transforment la moindre requête d’un enfant auprès de son père pour garder l’oiseau blessé qu’il vient de recueillir en un supplice, une séance de torture où la peur de l’autorité castratrice écrase toute velléité d’émancipation et de liberté d’expression. S’il devait un jour remporter la Palme d’Or, c’était bien pour ce film.
Asia Argento
Au rayon des surprises, on s’étonne de voir Lou Ye primé pour son scénario quand son film brille avant tout par sa mise en scène. Filmés alternativement avec une certaine distance, à la limite de l’espionnage pudique, puis au plus près de l’intimité des corps, les protagonistes de Nuits d’ivresse printanière livrent cependant à la caméra, portée tout au long du film, une vérité qui leur échappe, même au moment de la jouissance : une profonde solitude, une insoluble difficulté à errer, à flotter dans une vie rythmée par les murs que les relations amoureuses dressent sur leur chemin sans destination. Et lorsqu’ils ne finissent pas par se perdre, dans les bras de l’autre, dans les clubs interlopes, dans la mort elle-même, ils disparaissent littéralement sans laisser de trace, hormis l’épaisseur de leur souffrance. Ce que filme avec une puissance poétique Lou Ye, c’est cette cruauté des sentiments. Un homme marié entame une relation avec un jeune clubber sans attache, tandis que le détective amateur que l’épouse suspicieuse engage se rapproche de sa cible avant d’entraîner sa propre petite amie dans une escapade à trois dont aucun ne sortira indemne. Servi par la magnifique musique de Peyman Yazdanian, par la photographie réaliste, proche du documentaire, de Zeng Jian, aux teintes crépusculaires, voire délétères, le film prend à la gorge et au corps le spectateur dès les premières séquences, le plongeant dans le marasme dans lequel baignent et s’enfoncent les personnages, pour offrir parfois de purs instants de grâce mélancolique, comme dans cette scène de karaoké, où il n’est plus question de sexualité, de guerre des genres, mais d’amour, au sens le plus pur. Car Lou Ye maîtrise l’art de l’oubli : devant sa caméra, ses personnages s’y plongent pour mieux se livrer. A l’instar des extraits d’un roman de Yu Dafu, le film se pare d’une certaine poésie sans artifice, qui parle de l’intérieur et s’adresse à notre intérieur. Pour peu qu’on le laisse pénétrer, on en ressort avec le goût amer de sa propre solitude mais avec la certitude d’avoir vu un petit bijou de vérité. Etonnant donc, face à une telle maestria formelle, de voir ce film auréolé du prix du scénario plutôt que de celui de la mise en scène, quand d’autres sélectionnés pouvaient largement prétendre à ce prix : on pense aux Etreintes brisées de l’éternel frustré du festival, Pedro Almodovar, au Prophète de Jacques Audiard, grand favori au titre suprême selon nombre de festivaliers, qui repart cependant avec le Grand Prix, soit la Palme d’honneur. Là encore, refus de la facilité de la part de la présidente. Bravo à elle, et à Audiard, qui se place parmi les réalisateurs les plus passionnants du moment, et dieu sait si le cinéma français en a besoin, gavé qu’il est de comédies populaires dégoulinantes de bêtise et de drames pseudo-narcissico-intellos nombrilistes signés par des réalisateurs qui se regardent filmer.
L'équipe de Lou Ye.
Autre surprise, le double prix du jury, attribué à deux pans radicalement opposés du cinéma : à ma gauche, Fish Tank, d’Andrea Arnold, ou le passionnant portrait d’une ado rebelle et désœuvrée, amoureuse de l’amant de sa mère. A ma droite, Thirst (Ceci est mon sang), de Park Chan-wook, ou les amours terribles d’un couple de vampires, dont l’un est dans le civil serviteur de dieu, mis en scène avec toute l’exubérance inventive du réalisateur Coréen du génial Old Boy. Ce prix ex aequo semble refléter les divergences qui ont du animer le jury et réconcilier les goûts des uns et des autres.
Charlotte Gainsbourg
Christophe Waltz, en colonel SS polyglotte, véritable révélation du Tarantino.
Au rayon des interprètes, la concurrence se voulait sévère cette année. Les actrices tenaient la dragée haute, et nombre d’entre elles ont impressionné par leur performance. Kim Ok-vin, tour à tour esclave, femme fatale, femme soumise, fragile comme une princesse et dangereuse comme une goule, dans Thirst ; Giovanna Mezzogiorno, seule contre tous dans Vincere de Marco Bellocchio, belle et digne dans sa lutte contre tout un système politique et social, fière jusqu’à la folie et la mort ; Katie Jarvis, ado rebelle qui porte sur ses épaules Fish Tank, ou encore Penelope Cruz, qui tient l’un de ses meilleurs rôles, dans Etreintes brisées. Mais celle qui, un peu logiquement, aura éclipsé toutes les autres, reste Charlotte Gainsbourg. Impressionnante dans l’Antichrist de Lars Von Trier, film le plus polémique de la sélection (avec Enter the void de Gaspar Noe, autre grand absent du palmarès), livrant à l’écran une performance d’une violence rare, se mettant à nu, violentant son sexe, au propre comme au figuré. Un rôle de mère en deuil de son enfant, sombrant dans la folie de la culpabilité, à l’opposé de la personnalité de l’actrice, toute en douceur. Ce prix, elle a tenu à le partager avec son partenaire à l’écran, tout aussi inoubliable, Willem Dafoe, qui ne repartira pas avec le prix d’interprétation, celui-ci revenant à l’acteur providentiel qui sauve les Inglourious basterds de Quentin Tarantino : Christophe Waltz. Véritable révélation du film et surprenant rôle principal, le colonel SS chasseur de juifs qui se distingue par un flegme très british, un sourire taquin, un regard goguenard et une parfaite connaissance des langes étrangères, constitue la seule nouveauté dans le système tarantinien qui aura conquis les fans aveugles et déçu les plus sceptiques. Quand on sait que cet acteur, qui s’est illustré surtout sur petit écran, notamment chez Derrick, avait quelque peu perdu la foi, on remercie Tarantino de lui avoir fait se rapprocher à nouveau de sa vocation et le jury de l’avoir encouragé dans ce sens. Tant pis pour Tahar Rahim, la révélation d’Un prophète.
Le brillant Mendoza.
Quand on sait que nombre de spectateurs ne connaissent pas Alain Resnais et qu’ils sont restés perplexes face à sa truculente et succulente comédie que sont ses Herbes folles, on se dit que le Prix exceptionnel qu’a tenu à créer spécialement à son attention Isabelle Huppert relève autant de la nécessité que de l’exception. Un hommage incontournable.
Shu Qi, la caution sexy d'un jury qui ne laissera rien vraiment filtrer des débats qu'on suppose houleux.
Tout en nuances et en cohérence, ce palmarès se lit avec l’enthousiasme que nous avons ressenti durant ce 62e festival. Chaque lauréat semble à sa place, spécialement Haneke, et le meilleur pour la fin : notre coup de cœur, qui remporte judicieusement le prix de la mise en scène. Avec un titre plus qu’explicite (kinatay signifie massacre), on pourrait taxer Brillante Mendoza de complaisance. Ce serait là une erreur, car le film se veut plutôt une manifestation de la nécessité qui motive le réalisateur Philippin lorsqu’il livre une interminable mais magistrale séquence centrale qui relève presque du cinéma expérimental tel qu’on peut le trouver, toute proportion gardée, dans l’univers de Gandrieux. Plongée dans l’obscurité qui devance l’horreur, l’image s’étire dans le temps et s’accouple à une bande-son électro-acoustique morbide, lui cédant par intermittence tout l’espace. La caméra embarquée dans un van qui file avec une lenteur tropicale au gré du trafic routier saturé de Manille suggère plus qu’elle ne montre le drame qui se met en place, pratiquement en temps réel : l’enlèvement punitif d’une prostituée par un gang qui fait les gros titres par ses méthodes sanguinaires. Tout comme cet élève flic un peu naïf participant à la mission, Mendoza prend le spectateur en otage, referme son piège, celui de la violence qui sourd pour mieux surgir, brusquement, sans que l’on ose franchement s’y attendre, par refus d’y croire. Effet garanti. Par tout refus d’esthétisation de la violence de l’exécution (dans un abattoir au-dehors de la ville, les malfrats violent, saignent à blanc, puis découpent leur victime, avant d’éparpiller sur le chemin du retour les morceaux de son corps), Mendoza dénonce le sentiment d’impuissance auquel on peut s’habituer si facilement grâce à une distanciation banalisée. De l’extérieur vers l’intérieur. Telle est la leçon dispensée par un des professeurs de Peping, le jeune apprenti flic, lorsqu’il enseigne les méthodes d’investigation. Kinatay applique la leçon. La première partie du film le montre dans son univers quotidien : en famille, dans son école, son petit monde ordinaire. Cette partie, saturée de la lumière du jour, contraste avec le parti pris esthétique adopté dans les séquences nocturnes, où la caméra avance à tâtons. Jusque sa rencontre avec le gang et cette lente immersion dans l’horreur. Et lorsqu’au petit matin, à l’heure où les tueurs s’arrêtent pour prendre le petit-déjeuner, une fois le dernier sac poubelle balancé, la lumière ne réinvestit pas tout à fait l’écran, le soleil commence à peine à darder ses premiers rayons. La ville s’anime dans le brouhaha des voitures, mais on n’aura pas retrouvé pas pour autant son souffle. Au final, on ressort de ce film comme d’un cauchemar fiévreux : en sueur, hors d’haleine, pâteux, sali. Poursuivi. Et c’est un peu dans le même état qu’on quitte la Croisette, poursuivi par un souvenir prégnant, celui de ce film dont la mise en scène épouse avec une intelligence rare le propos, un film qui a présenté au public la plus excitante des propositions de cinéma, sans concession. Un trip dont on ne redescend pas encore.

















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