
Benicio Del Toro
Giovanna Mezzogiorno
Shekhar Kapur
Kate Beckinsale
Ano bisiestio, de Michael Rowe, Caméra d'Or.
Gael Garcia Bernal, président du jury de la Caméra d'Or
Elio Germano et Javier Bardem, prix d'interprétation masculine ex-aequo
Juliette Binoche, prix d'interprétation féminine
Xavier Beauvois, Grand Prix
Mathieu Amalric, prix de la mise en scèneCannes, 12e jour. Alors que les pronostics placentInarritu et Leigh parmi les favoris, un collègue nous expose sonraisonnement au cours d'un déjeuner en terrasse. Nous sortions à peined'un second visionnage de Mon bonheur, deSergueï Loznitsa, histoire de s'assurer que ce road-ovni restait l'unedes réelles surprises d'une sélection morose, une palme d'or du coeurà partager avec la valeur sûre, Apichatpong Weerasethakul. Honnêtement,nous ne pensions pas voir l'Ukrainien réaliser le tour de force dedécrocher la Palme d'or avec un premier film de fiction. En revanche, àl'instar du Mexicain, plébiscité par les festivaliers, voir leThaïlandais repartir avec le titre suprême ne relevait pas tant quecela de l'utopie. En effet, comme Inarritu, celui qu'on appelle pluscommunément Joe n'en était pas à sa première participation au festival.Les deux réalisateurs s'étaient fait remarquer dès leur première visitesur la Croisette. Tous deux avaient remporté des prix les annéessuivantes, tous deux pouvaient donc prétendre à décrocher un jour laPalme au terme d’une carrière cannoise cohérente. Pourquoi pas cetteannée, donc ? Or, si Biutiful a fédéré unemajorité de festivaliers, lui décerner le Graal Cannois n'aurait passauvé une édition que tous s'accordent à considérer comme la moinsexcitante depuis des années. Terminer avec un consensus mou aurait finid’enterrer une édition déprimante. En revanche, couronner Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures (critique de Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures ),en créant la surprise, donc, en osant la carte de l'audace, balaieraitle sentiment persistant d'avoir subi une sélection ennuyeuse aupossible. En clair, consacrer Oncle Boonmeeplacerait cette 63e édition parmi les plus mémorables de l'histoire duFestival de Cannes. Un joli pied-de-nez aux critiques. L'histoireenterrerait rapidement les ratages complets de la compétition, et neretiendrait que cette Palme. En suivant ce raisonnement, et en pariantsur l'ouverture d'esprit et l'intelligence du jury, il était alorspermis de caresser le fol espoir de fêter le sacre de Joe. Les quelquesheures qui nous séparaient alors de la cérémonie de clôture sechargèrent d'une excitante électricité.
Montée des Marches. On observe le défilé des invités, une bonnefaçon de dresser un portrait robot du palmarès. Amalric et toute sonéquipe, Beauvois, Bardem, Binoche, Wang Xiaoshuai, Weerasethakul,Haroun, Lambert Wilson, Lee Chang-dong… On note l’absence de MikeLeigh, celle de Bertrand Tavernier et celle d’Im Sang-soo. Ça seprécise : Joe sera de la fête, pas Loznitsa. Tant pis, nous aurons aumoins le plaisir de voir l’un de nos deux coups de cœur figurer aupalmarès, qui promet de surprendre, au moins en éliminant de la coursel’un des favoris du public. Reste Inarritu… Lorsque Javier Bardem leprix d’interprétation masculine, « this biutiful gift », onse dit que c’en est fait d’Inarritu, que la Palme va se jouer entreBeauvois et Joe. Bardem partage cette récompense avec Elio Germano, quicampe dans le navet La nostra vita, unpersonnage assez proche, dans un autre style, que celui de Bardem : unpère-courage confronté à tous les drames mais qui ne baisse pas lesbras et se bat pour les siens, jusqu’au bout. Soit. Auparavant le jeudes devinettes par éliminations nourrit tous les espoirs : LeeChang-dong reçoit le prix du meilleur scénario (pour une histoirepourtant banale d’une grand-mère élevant un petit-fils larvesqueimpliqué dans une sombre affaire de viol collectif), Juliette Binochese voit récompensée pour son incroyable performance d’actrice dans Copie conformed’Abbas Kiarostami. Les esprits chagrins arguent que la qualité du jeune se mesure pas au nombre de plans sur le visage de la comédienne oucomédien. Ceux-là n’ont certainement pas vu les prouesses de Binochequi, en un seul plan (pas plusieurs, un seul), passe par toutes lesémotions, du rire aux larmes, en passant par la colère, la révolte etl’interrogation. En cela, elle surpasse le jeu de ses concurrentessérieuses, comme Lesley Manville, qui montre à l’écran un registrelarge et maîtrisé, mais dont le jeu tient davantage de la performanceacadémique. D’autres actrices pouvaient prétendre au prix, mais le juryen aura décidé autrement, et nous saluons son choix. Le discours deBinoche, impromptu certainement élaboré sur la base de quelques lignesjetées en brouillon à l’arrière d’une voiture officielle la menant auPalais, marquera la cérémonie par ses excentricités maladroites : dansla litanie des remerciements, l’actrice a glissé un mot pour sa mèrequi l’a élevée seule et son père, qu’elle « a pardonné ». Lesexcuses également, auprès de ses enfants, pour ses absences. L’actemilitant pour Jafar Panahi, qui, emprisonné en Iran pour ses idées etson travail, vient d’entamer une grève de la faim. Mais le clou de sondiscours concerne un laïus sur le plaisir de jouer qui relève del’orgasme (sic). Et pour terminer sur la métaphore sexuelle,il fallait que Juliette entonne un hymne à l’amour, en lançant un appelet en remerciant les hommes qui l’ont aimées, sans donner de noms… Leprix du jury revenant au Tchadien Haroun et celui de la mise en scèneau Français Amalric, que la rumeur circulait selon laquelle Tim Burtonavait adoré Tournée, il ne restait plus que deux ou trois prétendants à la Palme, parmi lesquels Beauvois et Joe.
Le jury, présidé par un Tim Burton surprenant d’intégrité, livraitdonc un palmarès finalement très cohérent. Anticonformiste, ce palmarèsse voulait à l’image de l’esprit qui régnait au sein du jury, selon lesdires de ses membres. Un esprit d’ouverture, une soif de découverte,une insatiable curiosité pour tous les cinémas du monde, toutes lesformes d’expression du 7e Art. D’une intelligenceremarquable, le palmarès se voulait, dans son ensemble, l’écho, lereflet de la sensibilité d’un jury apparemment soudé, même si, selonBurton, les débats se sont prolongés jusqu’à la dernière minute. Burtonavait annoncé la couleur au début du festival : son enthousiasme étaitmotivé par le plaisir de découvrir des cinémas que seul un festivalcomme celui de Cannes permet de voir. Avouant ne pas connaîtrel’univers de Joe, il motiva le choix de lui décerner la Palme d’or(Beauvois repartant avec le Grand Prix) par cette sensation d’avoirvécu grâce à lui un bel et étrange rêve. Alexandre Desplat résume lepalmarès en ces termes : ouvert et équilibré, exprimant une certainebienveillance auprès de chaque type de cinéma du monde. Exit les sujetspurement politiques (et parfois inutilement polémiques) évoqués dansles films de Liman ou de Bouchareb, puisque le cinéma est déjà paressence un acte politique, il fallait s’en tenir à l’art. En cela, lePrix du Jury récompensant Haroun relève davantage d’une sensibilitéartistique plus que politique : son film est, du point de vue deDesplat, une tragédie grecque touchant à l’universalité.
Que retenir de ce palmarès ? Pour Emmanuel Carrère, il seraittentant de raconter dans un roman les douze jours de neuf personnesenfermées dans un cadre très codé et très réglementé, une sorted’expérience scientifique et humaine telle que la télé réalité peut enproposer, à ceci près qu’il aurait fallu, pour parfaire le casting, laprésence d’un méchant de service pour corser les débats. Que retenir,donc ? La réponse, c’est Victor Erice qui la fournit : « les idées passeront peut-être, mais un seul film restera dans les mémoires de cette édition ». Ce film, c’est Oncle Boonmee…,l’une des créations présentées cette année les plus audacieuses, lesplus subtiles, les plus réjouissantes, les plus surprenantes… Un filmqui engendre à lui seul tout l’enthousiasme, toute l’excitation, que lereste de la sélection, composée certes de films réussis, mais dont lesouvenir se dilue dans le flot du nombre, nous aura refusée. Un cinémaqui relève de la magie, voire du génie, et qui, auréolé d’une Palme,place paradoxalement une 63e édition parmi les plusinoubliables. Happy-chatpong, respect, Monsieur Burton. Grâce à vous,on oublie la tristesse, la déception et la frustration qui nimbèrentles douze jours du festival, et on repart de la Croisette avecl’excitation et l’impatience d’y revenir au plus vite, en se disant quel’année d’attente risque d’être longue. Mais d’un autre côté, cela nouslaisse 12 moins pour savourer une Palme magique. Rien que pour cetteraison, on ne regrette rien.
Nedezhda Mikhalkova, dans Soleil Trompeur 2, une fresque sur la victoire du Stalinisme pendant la Seconde Guerre Mondiale, sorte de Soldat Ryan dopé à la vodka.
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Les jeux sont faits, les dés jetés, le destin scellé. L'heure est aux habituels pronostics, celui du coeur et celui de la raison. Hélas, à ce stade la compétition, après avoir vu tous les films en lice, les impressions du début de festival se confirment : cette édition restera dans les annales comme l'une des plus moroses à ce jour, sur tous les plans. La qualité des films, la fréquentation, l'ambiance. Avec la fatigue accumulée, la boulimie de projections, le rythme infernal inhérent au festival, on tente de faire le tri, de passer le flot d'images à travers le prisme de la mémoire pour voir ce que l'on en retient, ce qu'il en reste. En cela, le Festival de Cannes opère parfois comme miroir déformant les strates sédimentées des traces laissées par la pléthore de films. Un piège qui peut dans certains cas nous faire passer à côté d'un chef d'oeuvre ou, a contrario, surestimer un navet. Comment ne pas se tromper soi-même ? Une seule solution, lorsque puiser dans les dernières ressources du corps et de l'esprit ne suffit plus : se fier à son instinct, à son intuition. Cette année, c'est vite vu : à l'instar des festivaliers en bout de course, ce sont des fantômes, êtres évanescents et fugaces par essence qui, paradoxalement, hantent la mémoire plus profondément que les autres figures croisées durant 15 jours. Au milieu des nombreuses oeuvres tournées vers le politique et le social (Beauvois, Inarritu, Mikhalkov, Bouchareb, Liman, Loach, Assayas), les films les plus singuliers et les plus réjouissants de cette 63e édition traitent tous de la question de l'au-delà, chacun à sa manière. Le fantôme romantique dans l'Affaire Angelica de Manoel de Oliveira, d'abord, mais surtout, les fantômes qui croisent la route du routier de Mon Bonheur, de Sergueï Loznitsa, et ceux, bien entendu, de Joe, aka Apichatpong Weerasethakul. Ces deux derniers films resteront, quoi qu'il advienne demain à la remise des prix, nos Palme d'Or 2010, avec une légère pérférence pour le film Ukrainien, car, chez Joe, la surprise n'était pas au rendez-vous mais plutôt le plaisir de retrouver son cinéma, toujours aussi novateur, puissamment poétique, unique. Tandis que le premier film de fiction de Loznitsa représente la seule et réelle surprise de la sélection officielle, un film qui garde toujours deux ou trois coups d'avance sur le spectateur mais qui l'invite à lui courir après sans abandonner. Voilà pour notre avis personnel. A présent, les rumeurs vont bon train : on affirme que Tim Burton aurait adoré Tournée de Mathieu Amalric, un film quelque peu freaky sur des freaks, ou du moins, des êtres en marge de l'univers du spectacle, mais dotés d'une force intérieure et d'une beauté à toute épreuve. On parle également de Xavier Beauvois pouvant figurer au sommet du palmarès... Si l'on s'en tient à l'applaudimètre, les deux films qui pourraient sérieusement espérer repartir avec le sâcre suprême seraient Another Year de Mike Leigh et surtout Biutiful de Alejandro Gonzalez Inarritu. Une chose est certaine, le prix d'interprétation devrait revenir à Javier Bardem qui porte ce film sur ses solides épaules de père-courage en phase de rédemption. Côté femmes, l'indécision règne. Nous attriburions volontiers le prix à l'impressionnante Juliette Binoche, qui en un seul plan, passe par toutes les émotions dans Copie Conforme d'Abbas Kiarostami. Mais de sérieuses concurrentes la talonnent : Lesley Manville dans Another Year, ou encore Jeon Do-youn dans Housemaid. On pourrait parier à l'infini, l'histoire nous prouve que le palmarès réserve toujours son lot de surprises, souvent à contre-sens des pronostics, mais avec une sélection aussi peu enthousiasmante, on ne peut s'empêcher d'attendre le verdict avec le désagréable préssentiment que la déception sera au sommet des marches...
Helena Bonham Carter dans le ciel de Cannes : en espérant que cette muse inspire le pérsident Tim Burton.
Branle-bas de combat, ce matin, aux abords du palais, pour la projection de Hors-la-loi, de Rachid Bouchareb, un film qui, en racontant la guerre d'Algérie vue du côté du FLN, sur le territoire français, fait grincer les dents des pieds-noirs. Les spectateurs ont donc eu droit à une fouille au corps avant même de fouler le tapis rouge, et apparemment, tout le secteur est devenu accessible aux seuls accrédités, d'après nos sources de la Brasserie du Casino, qui du coup, n'ont pas eu beaucoup de travail...
Sami Bouajila et Roschdy Zem
Mak lai lai, cela veut dire dans la langue de Taksin qu'on a adoré le nouveau film du réalisateur au nom aussi imprononçable que celui d'un célèbre volcan islandais. Le 3e film présent à Cannes du Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul place ce cinéaste parmi les valeurs sûres, avec qui on saura désormais à quoi s'en tenir. Ses détracteurs se seront passés de la torture que ses films peuvent leur faire subir, épargnant ainsi au reste du public un concert de strapontins claquants ou de ronflements tonitruants. Pour les autres, Oncle Boonmee confirme tout le bien que l'on pensait déjà des deux précédents opus. Tout en restant dans leur droite lignée, ce film réinvente son propre système pour surprendre, derrière des séquences en apparence simples, construites pour la plupart à partir de plans fixes, d'où se dégage une incroyable poésie, teintée de mysticisme. Dans le cinéma de celui qu'on surnomme Jo, le décor joue un rôle prépondérant, avec lequel communiquent les personnages. On est loin de la capitale bruyante, en proie à la guerre civile. Loin des clichés de la mégalopole, avec ses voies rapides aériennes, ses touristes en mal de plaisir, ses centres commerciaux gigantesques et ses clubs insomniaques. Chez Jo, la nature occupe le devant de la scène: les poissons chats font l'amour aux princesses défigurées dont la beauté se reflète sur la surface fugace de l'eau, et les esprits s'invitent au dîner, non pour glacer le sang, mais pour accompagner les êtres chers à la veille de leur mort, même si ils apparaissent sous les traits d'une sorte de Chewbacca au poil noir et aux yeux incandescents. Ces mêmes esprits, pour lesquels les Thaïlandais érigent une maison sous leur propre toit, rappellent que les forces de la nature nourrissent le cinéma de Jo, en dressant des ponts entre les vivants et l'au-delà. Jamais ridicules, faussement naïf et simples, les scènes dégagent une beauté intrinsèque qui relève de la magie. Assurément, Oncle Boonmee, avec Mon Bonheur de l'Ukrainien Sergueï Loznitsa, rehaussent le niveau d'une 63e compétition morose. Chapeau, Apichatpong ! Du coup, les deux autres films de la compétition officielle vus aujourd'hui, les pourtant bien tenus Fair Game (Doug Liman) et Route Irish (Ken Loach) passent complètement inaperçus sur le baromètre de l'enthousiasme.